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Par le biais de son nouvel album « Donne-moi de mes nouvelles » Allain Leprest nous donne enfin des siennes. Rencontre, dans un bar, quelque part dans le XVe, deux jours avant qu’il ne remonte sur scène.

 

Monde Libertaire : à écouter l’album, les nouvelles seraient plutôt bonnes.

Allain Leprest : je sors un disque, je passe sur scène : je pourrais pas, faute de faire sourire, dire que je vais mal...


ML : il t’est venu comment cet album, c’était une envie personnelle où on t’as un petit peu poussé ?

A.L. : tu sais, j’ai pas perdu mon temps pendant six ans, j’ai écrit pour d’autres interprètes, pour Francesca Solvi, pour Enzo Enzo, pour Romain Didier et pour d’autres amis. J’attendais pour ma part d’avoir quelque chose qui se tienne, qui puisse faire un album. Entretemps, il y a eu les tournées aussi, on a pas décroché de la scène. Et puis, j’ai le sentiment qu’un chanteur n’a pas vocation à sortir un album tous les ans ou tous les deux ans, je pense qu’il doit le sortir par nécessité, quand il le sent mûr.


M.L. : pour celui-là, tu as senti la nécessité ?

A.L. : oui. Parce que j’avais un ensemble de chansons qui me paraissait cohérent, et surtout il y avait une équipe qui s’était formée autour, une équipe musicale, avec toujours le fidèle Romain Didier, le guitariste Thierry Garcia, l’idée d’un quatuor… C’était un truc très pensé, et on avait le temps pour le faire, alors j’ai dit banco. C’était mûr.


M.L. : le temps pour le faire, c’est-à-dire ?

A.L. : au prix des studios aujourd’hui on a eu de la chance, on a pu travailler pratiquement deux mois et demi. C’était du velour, vraiment. On s’est pas précipité, on a pris le temps de l’écoute. Il est rare, quand on fait un disque, qu’on demande l’avis de l’interprète. Souvent, on a tendance à le formater, à son insu. Et là, j’ai eu voix au chapitre. C’est toujours agréable de ne pas être traité comme une machine à chanter.


M.L. : tu n’avais jamais eu ce confort là avant ?

A.L. : C’est-à-dire que le handicap du chanteur qui ne connaît pas la musique c’est que souvent on le met devant le fait accompli, les arrangements sont faits, il rentre en studio et on lui dit chante, voilà. Sans le juger incompétent, on pense qu’il n’aura pas un avis de professionnel sur son travail. Je n’ai pas été traité comme ça partout, mais enfin il est arrivé que je me retrouve devant un de mes disques, déçu. Et il est difficile de défendre un disque dont on est pas tout à fait le père entier.     

    

M.L. : dans l’album que tu viens de sortir, on retrouve un univers qui nous est familier. Mais aussi, on découvre des atmosphères nouvelles, au final un curieux mélange entre une amertume assumée et, aussi, une sorte d’apaisement.

A.L. : C’est peut-être la cinquantaine, on a plus de recul. Je suis loin des tumultes de l’adolescence, même si je la regarde avec mélancolie. On est de plein pied dans son âge, on l’assume, on a la distance. On a un peu plus d’humour. Oui, cet album est moins plombé. La musique y est pour beaucoup, les orchestrations… A part « Le chagrin », que j’ai écrit il y a longtemps, toutes les autres sont des chansons qu’on ne peut écrire qu’à cinquante ans, avec le clin d’œil qu’il faut. Aussi je me suis amusé à faire ce disque, pas de stress, je voulais quelque chose qui soit assez maniable musicalement, assez léger, et puis qui reste dans l’urgence que je peux avoir, à chaque fois, de raconter ma petite histoire.


M.L. : On retrouve avec plaisir un certain nombre de personnages, de lieux, la barmaid d’Omaha beach… Là aussi c’est apaisé, tu retournes tranquillement finir ton « glass » au bar, vingt ans après. En plus, quand tu tentes un 4-21 il te manque même plus un as.

A.L. : Je crois qu’il doit y avoir trois chansons où je parle de 4-21 ratés, et là j’ai eu la prétention de le réussir… Ca veut dire que la page est tournée, en quelque sorte. Je me suis beaucoup amusé à écrire cette chanson-là, sans gravité. Ce même mec qui avait dit a y’a rien qui se passe…


M.L. : c’est un con, ce mec ?

A.L. : … ce qui est sûr, c’est qu’en vingt ans finalement y’a plein de choses qui se passent.


M.L. : ce mec, il est moins con maintenant ?

A.L. :  c’est une autre forme de connerie, c’est une connerie plus mûre !


M.L. : dans cet album on note aussi moins de références au communisme, à part le « drapeau coco ».

A.L. : là encore, c’est de la distance. Tu sais, avec ma chanson « sacré coco », je me suis fait souvent engueulé par les « camarades », pour la peinture que j’avais faite, alors que c’était pas une peinture, c’était un type réel et que j’aimais beaucoup, qui était un bon vivant. Bon certains m’ont dit ouais, mais, tu vois, cette image, ça va pas, quoi. Mais moi je n’imagine pas la chanson comme une tribune, je peux m’en servir, par exemple, contre les ennemis de classe, mais bon, la chanson engagée, je ne pense pas que ça ait un véritable sens. Engagé, dégagé derrière les oreilles... Tu peux bien sûr dire ce que tu vois, mais sans pour autant délivrer un message formaté, en kit, kit à tout prendre… Ca doit laisser des ouvertures, une chanson, et  des moments de réflexion, et de contradiction aussi. Je les sens bien, chez moi, les moments de contradiction…


M.L. : c’est l’éternel problème de l’art engagé, ou pas. Qu’on parle de chanson ou de toute autre forme d’expression. Qu’est-ce qui est engagé, au final, ça veut dire quoi ?

A.L. : oui, je pense par exemple que la chanson qui ne dit rien, et qui a la volonté de ne rien dire, d’aseptiser les choses, c’est de la chanson engagée. La chanson vide, la chanson Star Ac’, la chanson de décervelage, c’est de la chanson engagée ! Ceci dit, attention, il y a des chansons légères qui sont très belles, elles courent de Trénet à Higelin, en passant par Souchon, en passant par Gainsbourg. C’est la chanson d’humour, la chanson de courtoisie, cette chanson-là est importante. A condition qu’elle soit bien faite, qu’elle porte un sens, ou un non-sens, qu’elle soit une vraie création. Mais la chanson qui se sait conne, et qu’on destine à des gens qu’on croit cons, ça, c’est odieux.


M.L. : en parlant de chanson légère, tu cites Trénet, Higelin et d’autres, mais pas Vincent Dellerm ou Bénabar. Tu en penses quoi, de la nouvelle génération ?

A.L. : d’abord ce n’est pas une nouvelle génération. On parle de gens qui travaillaient déjà depuis longtemps avant que les médias et les grosses boîtes de production fassent mine de les découvrir. Pour la plupart ils ont (ou elles ont : je pense notamment à Cherhal, côté femme) vingt ans de métier derrière. Bon, malgré quelques réticences, j’aime bien ce mouvement-là, avec Loïc Lantoine surtout, la rue Kétanou, le côté punk, tous ces gens-là… D’abord dans leur manière de pratiquer le métier, pourvu que les petits cochons les mangent pas !, ce sont quand même des gens qui sortent la poubelle le dimanche matin, qui ont un regard, quelque chose de neuf. Et puis aussi le métier a fonctionné longtemps avec des gens qui ont , quoi maintenant? Soixante ans ? Alors il s’aperçoit qu’il est temps de se renouveler. Bon, moi j’appartiens à une génération qui a morflé. On est des quincailleurs. Des coin-coin, quoi. Les producteurs, nous, on ne les intéressaient pas. Alors maintenant, pour se rattraper, ils sont obligés d’aller au charbon. D’aller voir les spectacles, de sortir de leurs bureaux, parce qu’il faut renouveler le vivier sinon ils vont se retrouver à sec. D’ailleurs à un moment donné ils se sont retrouvés à sec.


M.L. : on sent un peu d’amertume.

A.L. :  peut-être, quand je pense à certains collègues, amis de ce métier, qui ont carrément posé les gaules. Qui ont abandonné, parce qu’il y avait plus moyen de moyenner, pour eux, qu’il y avait plus de regards sur eux, plus d’issues, plus de scènes. Je pense à d’énormes talents, je veux pas dire de noms, moi je les ai pas oubliés, plein de gens les ont pas oubliés, mais malheureusement ils les retrouveront plus. L’amertume, elle est là.


M.L. : comment se fait-il alors que Leprest ait « survécu » ?

A.L. : peut-être j’ai été un petit peu plus têtu, et j’ai eu de la chance, aussi. C’est quoi, la chance ? Etre bien entouré, pas trop écouter les sirènes, jamais sortir dans les pince-fesse, jamais me faire appeler coco sauf par ceux que j’aimais bien, ceux, tu sais, qui changent de trottoir dès que ta carrière est un peu dans la vase… Je défends toujours mon statut de plus inconnu des chanteurs connus, et quand on me demande si ça me gêne d’être un chanteur pas connu, je dis  qu’il vaut mieux être pas connu plutôt que plus connu. Y’a rien de plus difficile que de regrimper les marches.


M.L. : on a le sentiment que ce milieu, le milieu de la chanson, ça ne t’intéresse pas tellement.

A.L. : si, ça m’intéresse, dans le sens où quand j’ai décidé de faire ce métier, je me suis aperçu qu’il avait ses exigences, et comme c’était vraiment le métier que je voulais faire, comme mon père, par exemple, qui voulait être menuisier, mais qui a pas pu faute de la guerre, bon, moi je me suis dit je vais faire ce métier-là, et puis si ça échoue j’aurai pas de regrets. Et il s’est trouvé que, bon an mal an, j’ai réussi à en vivre. Alors, j’ai aucune raison d’avoir de l’amertume, ou de cracher dans la soupe. J’en veux beaucoup à ceux qui ont fait du mal aux autres, mais moi personnellement, vu le milieu tel qu’il est maintenant, je m’estime, quand même, assez privilégié. Peut-être que je l’ai construit, peut-être que ça vient de mes origines, mais j’ai toujours placé mon orgueil à vouloir réussir quelque chose à ma guise. Sans qu’on me prenne en main. En collaboration avec quelqu’un, oui. Mais sinon… Ni dieu ni maître, ni contremaître !


M.L. : quand Agnès Bihl déclare que c’est après t’avoir vu sur scène qu’elle a décidé de devenir chanteuse, que le soir-même elle a écrit sa première chanson, ça te fait quel effet ?

A.L. : forcément, ça m’émeut beaucoup. C’est une histoire de transmission. Moi, si j’avais jamais entendu Tachan j’aurai jamais fait le saut, j’aurai jamais sauté dans un train, avec ma petite famille, comme il m’y a poussé. On se fait toujours passer un relais, dans sa course. Moi, je suis ravi d’être un relais, je veux dire, sans jouer les papys, si on a au moins fait ça, c’est bien. En plus, quand j’écoute Agnès, c’est une écriture de femme, c’est une écriture très caustique, très drôle aussi, on ne sent pas une influence…


M.L. : elle a pas essayé de faire du Leprest au féminin.

A.L. : oui, pareil chez Loïc Lantoine, par exemple. Il y a, entre eux et moi, cette idée qu’on range pas les gens dans des tiroirs, en fonction de leur âge, en fonction de leurs styles. Et ça, c’est quelque chose qu’on a vu émerger, qui est assez nouveau. Donc, voilà, cette génération arrive, et c’est tant mieux que les gens s’y précipitent, ça veut dire tout simplement que les majors se sont plantées pendant un temps. Maintenant, cette génération, il faut qu’elle profite du terrain conquis, il faut qu’elle s’installe, qu’elle se méfie, énormément, de ce système-là. Tant qu’on peut garder un pied dans la marge, un pied dans le caniveau et un autre sur le trottoir, alors on peut se préserver un maximum d’autonomie. Sachant qu’aujourd’hui c’est le DA [directeur artistique] et les maisons de disques qui sont en position de faiblesse. Et qui sont demandeuses.


M.L. : le rapport de force a changé ?

A.L. : oui, je pense. Ce qui permet maintenant de faire ce métier en gardant… j’allais dire, toute sa dignité. Parce que quand on te déshabille, qu’on te rhabille dans des habits qui te vont pas, c’est perdre de soi-même. En tout cas, quand on voit la valse des DA, qui se voyaient vraiment comme des faiseurs de carrière, on s’aperçoit que ce sont eux les parasites. Et que ce sont eux qui sont les plus en danger aujourd’hui. Ces gens, qu’on a pas vu pendant vingt ans ailleurs qu’à la brasserie Lipp, à discuter entre eux, à lever des minettes à qui ils faisaient faire un disque sans espérance, aujourd’hui ils ont le feu au cul, ils se font virer comme les petits cadres moyens qu’ils sont. On les somme de descendre là où se fait la chanson, au Limonaire, au Connétable, au Picardie, dans les caves. Mais quand tu leur parles de Hue, de Monsieur Poli, de Stéphane Cadé, de Florent Vintrignier et plein d’autres, des gens qui tournent depuis dix ans, qui ont un public, qui ont déjà produit, eh bien quand tu leur parles de ça, tu as le sentiment que ces gens-là… sont pas à leur place. Faut qu’ils retournent derrière un guichet du Crédit Lyonnais.


M.L. : toi, dans deux jours, c’est pas derrière un guichet que tu vas te retrouver, mais sur scène. Tu te sens comment ?

A.L. : heureux, précisement. Je retourne vers les autres avec, je l’espère, un paquet-cadeau qui plaira, et plein de choses à dire. Pas des choses tellement nouvelles, mais peut-être une manière différente de les dire. Et puis toujours l’envie de serrer des mains, quoi.


M.L. : pour toi la scène c’est important, où tu pourrais te contenter par exemple d’écrire des textes pour les autres ?

A.L. : Ce serait un retour en arrière ! Quand je suis arrivé à Paris, j’avais vu des cadors et je pensais que moi, chanter, j’y arriverai jamais. Je connaissais pas de musiciens, je jouais quatre accords de guitare, j’étais sapé comme Colombo…Je voulais être parolier, mais je n’arrivais pas à placer mes chansons. Alors des gens comme Tachan m’ont poussé à chanter : j’ai chanté malgré moi, en somme… Maintenant, je suis vraiment heureux de le faire. Toujours avec la même anxiété, toujours avec le même trac, mais heureux, réellement. Ceci dit, je le suis aussi quand j’écris pour certaines personnes. Quand une dame, une amie, une sœur, comme Francesca Solvi me demande une chanson je lui dis non : tout un disque ! C’est d’ailleurs ce qu’on a fait, avec l’ami Pierron.


M.L. : Tu as envie qu’il se passe quoi, après-demain, quand tu seras sur scène ?

A.L. : J’ai envie que tous les gens qui ont misé sur moi, et parfois désespéré de moi, puissent me compter parmi ceux qui marchent toujours à leur côté. Malgré certaines rumeurs, souvent insidieuses, qui me cantonnent dans un univers un peu glauque, je suis quelqu’un qui se bat. Je suis quelqu’un qui marche. J’aimerai que ça transparaisse. Et si je marche, si je me bats, c’est au côté des autres. Bien évidemment.


M.L. : que sont devenus Pantin et Pantine ? Ils ont grandis, j’imagine ?

A.L. : Oui. Ils ont vécu dix ans un peu en léthargie, et puis là ils viennent d’être repris par Harmundia mundi, avec une nouvelle jacquette, une dessinatrice nouvelle. Ils continuent de parcourir les écoles, d’être montés dans des classes de soutien ou des conservatoires, ils sont toujours en vie. Je suis fier d’eux, c’est un beau travail, même si c’est pas à moi de le dire. Et  de les voir qui ressuscitent, c’est vraiment un plaisir. Pantin pantine, pas morts !   

 

 

     On rencontre Leprest, puis on va le voir en concert. On se dit alors, après d’autres, que Léo et grand Jacques et l’ami Georges disparus, il reste lui, Allain. Un énorme morceau. Sur scène, on le sent tout petit (il en joue). A-t-il cinquante ans ou huit ans et demi ? Les deux, en général. La salle est attentive, à la limite dirons-nous de la fébrilité, ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir Allain dans ses œuvres, et nous sommes quelques milliers, ce n’est pas rien, à le regretter. D’emblée, la mesure est donnée. Leprest ouvre sur la chanson éponyme de son dernier album, puis c’est un mélange bien dosé de compositions nouvelles et anciennes. On regrette l’absence de celle-ci, on se réjouit qu’il reprenne celle-là… On imagine, surtout, la difficulté à choisir dans un répertoire de trente ans, dans, quoi ? Près de quatre-vingt chansons ? On pleure un peu (inévitable), on se marre plus souvent.  Au final, bien évidemment, la salle est debout, et réclame. Deux rappels c’est rien, c’est trop peu, il nous en faut un autre, puis un autre encore, s’il-te-plaît, nous ne partirons pas. Nous partons cependant, quand les douces lumières du théâtre Silvia Monfort se rallument progressivement. Ensuite, c’est croiser à la sortie une vieille copine, une de celles qui, il y a cinq ans, enterrait sans remords Leprest (« il a plus de voix, il fume trop, il a des trous de mémoires, il est fini, cramé »), et ne pas pouvoir s’empêcher de l’enterrer, elle, d’une phrase : tu as vu comme il est en forme ? Oh oui alors, répond la conne. Au final, se dire que c’est sur scène et face à un micro qu’Allain hurle au mieux : Leprest pas mort !

 

 

 

 

 

 

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