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ou comment nous avons tous fait un pas à droite

 

(Novembre 2007)

 

 

     Deux pas à gauche, trois pas à droite : depuis plusieurs années, on peut aisément constater comment dérive l’ensemble de la classe politique, l’élection de Sarkozy n’étant que le signe le plus évident de ce glissement vers la droite. S’il est acquis que ce dernier doit son succès à la cohérence d’une démarche qui donna une nouvelle légitimité aux valeurs les plus rétrogrades, la droitisation du parti socialiste et de ses alliés, verts et même communistes, parait moins évidente aux yeux du quidam, parce que plus insidueuse. Chez les soi-disants socialistes, on peut pourtant en lire les signes dès 1997, avec notamment le tournant sécuritaire, le colloque de Villepinte, les premières lois liberticides. Dix ans plus tard, le travail est bien avancé et c’est une gauche décomplexée qui, en la personne de Royal, revendique à son tour les valeurs du travail, de la famille, de la nation,… Si le phénomène paraît plus trouble encore en ce qui concerne l’extrême-gauche, elle n’y échappe pourtant pas, anarchistes compris. Comment le pourraient-ils ? Impliqués dans la vie de la cité, immergés dans le mouvement social, partie prenante d’un nombre conséquent de luttes, ils subissent, au même titre que n’importe quel militant, les effets de ce déplacement du point de gravitation politique. Pour s’en convaincre, il suffit d’interroger le rapport que les anarchistes entretiennent désormais avec la violence, fusse-t-elle insurrectionnelle. On s’étonnera à peine d’entendre Besancenot condamner les manifestations ayant suivi l’élection du six mai dernier, mais on s’étonnera d’avantage à voir l’embarras de nombre de camarades, face à la révolte des quartiers, en novembre-décembre 2005. Dans ce contexte particulier, sans le nécessaire recul, sans grande implantation ni relais chez les émeutiers, on a pu lire, entendre, des choses suprenantes. Depuis quand les anarchistes se soucient-ils de savoir à qui appartient telle ou telle voiture brûlée ? Depuis quand s’émeuvent-ils à la vision d’une école en flamme ? L’école a-t-elle cessé d’être cet espace où se perpétue l’aliénation de l’individu, l’un des plus sûrs outils de dressage ? Pourtant nombreux furent ceux d’entre nous qui, quand ils ne les condamnèrent pas, pour le moins regrettèrent la tournure prise par les événements (au passage, on se souviendra de la faible mobilisation des militants, quand se mirent à pleuvoir sur les jeunes rebelles des peines de prison disproportionnées, délirantes). Un pas à droite, donc. Mais ce n’était pas le premier. Aux manifestations anti-G8, à Annemasse en 2003, je fus surpris d’apprendre que les consignes du service d’ordre de la Claaaac (regroupant, pour aller vite, l’ensemble des organisations libertaires), fut d’interdire le retour, dans la manifestation, de toute personne l’ayant quittée pour s’en prendre qui à une banque, qui à une station service,… Certes, dans le même temps, le service d’ordre d’Attac avait lui décidé de livrer aux flics tout « casseur » prit sur le fait… Si la Claaaac n’alla pas aussi loin, il faut bien admettre que, dans les faits, cela revenait pratiquement au même. Une telle pratique, privant des camarades de la protection naturelle du cortège, était impensable il y a quelques années. Elle tend à entrer maintenant dans nos manières de faire. Et, sporadiquement, surgissent ici ou là d’étranges discours, où la condamnation implicite des « casseurs » le dispute au souci de l’image que nous donnons, nous anarchistes, lors de ces épisodes violents. Ah !, la dictature de l’image… Un pas à droite, là encore.

     Cependant, si la question de la violence, moyen de lutte parmi d’autres, représente l’endroit où s’exprime le plus clairement cette dérive, il est d’autres sujets où se constatèrent, dans nos rangs, d’étranges positionnements. Ce qu’on a appelé l’affaire du voile fut, dans ce sens, parfautement symptomatique. Là aussi, embarras. Coincés entre, d’une part, une vision caricaturale (et, disons-le, légérement teintée d’islamophobie déguisée), de la femme musulmane incapable de penser par elle-même et de faire des choix, d’autre part le rejet, lui légitime, du religieux, il est arrivé à certains d’embrasser de curieuses philosophies. Ainsi celle que sous-tend l’idée de laïcité. Comment ne pas voir que défendre la séparation de l’Eglise et de l’Etat revient à légitimer les deux ? Comment pouvons-nous oublier que ce que nous visons n’est pas leur séparation, mais que leur disparition ? En fait, il semble que nous n’ayons, à l’époque, pas su nous poser réellement la seule question qui vaille : sommes-nous, oui ou non, du côté de l’interdit ? Qui sommes-nous, pour décider de qui est opprimé qui ne l’est pas? Et si on rendait la parole aux principaux intéréssés, plutôt que de parler en leur nom ? Au lieu de cela on a vu, parfois, dans nos rangs, ressurgir les fruits amers de la propagande d’Etat. Confronté à ce qu’ils ne comprenaient pas, certains on alors fait le choix de cautionner une loi liberticide. Un pas à droite, un de plus.

      Au final, et pour paraphraser une formule appelée à passer à la postérité, c’est moins le bruit des bottes que nous avons à craindre aujourd’hui que le silence de nos esprits ensommeillés. Que le crabe, en nous, et sa danse morbide. Si nous ne pouvons prétendre échapper au vaste reflux conservateur qui traverse toute la société, il est urgent d’y résister, de lutter, pied à pied contre ce qui ressort du conditionnement moral, de revenir aux bases de notre action que sont l’émancipation de l’individu, dans tous les sens du terme, et bien entendu préparer une révolution, qui, si nous continuons à nous perdre dans des soucis d’image ou à gloser autour d’un morceau de tissu, risque une nouvelle fois de se faire sans nous.

 

                                                                                                  Frédo Ladrisse.

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