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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 17:00

Tirant tête hors du trou, qu’entends-je ? Cris et lamentations du côté de Poitiers, ville aux commerces « saccagés, au centre-ville  dévasté » par des hordes de Huns venus mener en la bourgade habituellement paisible « une véritable guérilla. »  Ça se déchaîne dans la presse, le téléphone rouge reliant les rédactions à la place Beauvau connait, les jours suivants, une surchauffe quasi historique. Tandis que France-Soir titre en Une sur « l’énigme anarchiste », cette, sic !, « mouvance floue très difficile à mesurer », pendant que Le Parisien se goberge de « violentes émeutes » à tout-va,  au ministère de l’Intérieur on se frotte les pognes et gamberge durement sur les bénéfices à tirer de cet inespéré raffut. C’est qu’on a, sous le coude, des dossiers à placer, et l’occasion est belle. Deux temps, quelques mouvements — dont celui d’Hortefeux-de-brousse accomplissant le pèlerinage sur le lieu du saccage —, la stratégie est arrêtée. Uno,  discours musclé, secundo mis aux fers immédiate et sans conditions de quelques glandus ramassés au petit bonheur la (mal) chance. Troisio, à la tribune, Hortefeux-de-paille claironnant que si les Arabes de la mouvance anarcho-autonomo-floue n’ont pas, comme nous y a habitué l’Histoire, été repoussés à Poitiers, c’est parce que la Police d’Etat a failli. Qu’elle n’a pas su prévenir l’invasion, par les fourbes, du bel hameau. Conclusion ? « Il faut qu’on progresse dans la recherche du renseignement. » Tu l’as dit bouffon. Conclusion de la conclusion : « Il y aura à l’avenir des bases de données plus précises. »


     Bases de données ! Le mot est lâché, les fous aussi. Ne dites plus « fichiers de police », dites « bases de données. » La novlangue, décidemment, tout comme la LQR si justement décrite par le compagnon Hazan (*), connaissent, en ces jours vert-de-gris, d’inattendus développements.  Quoi qu’il en soit, ni une ni deux : 8 jours après le saccage du centre-ville de Poitiers, paraît au Journal Officiel un décret instituant la création de deux nouvelles « bases de données. » C’était un dimanche matin, et dès potron-minet. C’était également le jour de la sainte Edwige.


     A celles et ceux qui y verraient comme un subtil rappel au soi-disant défunt fichier nommé Edvige l’an passé, à ces mal embouchés qui interpréteraient le choix de cette date  comme une nouvelle provocation, le ministère de l’Intérieur conseille d’aller se faire voir ailleurs. Vous vouliez pas d’Edvige ? La revoilà, mais en double. Elle a, c’est vrai, perdu en route quelques boulons tout à fait secondaires, tels que la mention des orientations sexuelles, mais elle y a gagné en efficacité et, pour tout dire, en profondeur. Ainsi, c’est maintenant dès 13 ans que les futurs Saccageurs et autres Allumeurs de Poubelles pourront être fichés, avant même d’avoir cessé de sucer l’oreille de leur doudou. Objectif : la « prévention des atteintes à la sécurité publique. »


      Prévenir, c’est punir un peu, aimait à répéter Goebbels. Aussi, nous ne ferons pas l’économie d’un rapprochement entre, d’une part, le fichage préventif des minots, d’autre part la volonté de les embastiller dès l’âge de 12 ans (projet de loi discuté au parlement cet hiver même.) On savait que la jeunesse apeurait les vieillards-rois de nos sociétés grabataires. On s’aperçoit qu’en plus elle fait trouillarder les gendarmes et autre petit caporal à maigres talonnettes.


     Et tandis que la France qui se lève tôt et qui se réveillera trop tard vomit la jeunesse, cette engeance, le petit commerce pictavien panse ses plaies et ses devantures, lesquelles ont résisté tout à fait glorieusement mais n’ont pu que tomber sous les assauts de la horde. Une horde, laquelle ? Quelques courageux journaleux osèrent alors s’aventurer dans Poitiers dévasté, véritable Grozny-en-Charente. Bah nan, qu’ils dirent, on a rien vu. Trois tags, une vitrine de banque, un abribus tout cassé. A part ça, rien, ici c’est calme. Vraiment pas de quoi se mettre Charles Martel en tête, ah ah ah. Dès lors, un doute nous étreint, qu’on osa à peine formuler. Qui étaient les « 200 casseurs » dont parlaient une flicaille incapable d’en choper un seul en flagrant délit, ce jour-là ? Qui a donné l’ordre d’investir, la nuit venue, le 23, lieu où devait se tenir un concert plus que pacifique, et d’y faire une razzia parmi les bénévoles, dont la plupart n’étaient même pas présents à la manif’ ? Qui a décidé d’imposer l’image de Poitiers, ville-martyre (je m’en gondole de rire), livrée aux autonomes ivres de violence et de vin ? Qui a laissé Alain Bauer expliquer sur Radio-Paris que « bien évidemment, il s’agissait de la même mouvance que celle représentée par le groupe de Tarnac, la mouvance qui lit « l’insurrection qui vient », le livre écrit par Coupat. » Alain Bauer, vous connaissez ? On y revient de suite. Auparavant, deux précisions : rien n’est jamais venu prouver que Julien Coupat soit l’auteur de « l’insurrection qui vient » —quand bien même il le serait… Par ailleurs, comment Bauer sait-il ce que lisent où ne lisent pas les petits agités de Poitiers ? Ce gars-là doit avoir ses propres fichiers, bien soignés…


     Ce gars-là, donc, Bauer : criminologue de haute volée, nommé par Sarkozy président de l’observatoire national de la délinquance, il l’a quitté en 2007 pour prendre la présidence de la commission nationale de la vidéosurveillance. Dans le tout petit monde de la criminologie, le garçon est connu pour ses statistiques douteuses, ses analyses contestables et diverses supercheries lui permettant de vendre sa camelote sécuritaire, en soufflant sur les braises. Il a par exemple publié un ouvrage traitant des banlieues, et joliment intitulé «la guerre ne fait que commencer. » Dans ce livre, il décrit les cités comme « des zones de non-droit  inaccessibles aux forces de l’ordre et grouillant d’armes de guerre »Bref, le Rambo qui dort en lui ne sommeille jamais que d’une oreille, et tout cela donne très envie d’être, par exemple, sa femme, son fils, sa concierge. N’empêche : au risque d’en surprendre quelques uns —mais sérieusement, ça m’étonnerait—, malgré cette accumulation de pathologies pathétiques ce gars-là, le Bauer, est très en odeur de sainteté auprès de sa Sérénissime bien que Talonnettante Altesse. On l’écoute fort, à l’Elysée. Et comme, là-bas, on est pas sourd, on s’est empressé de lui demander de mettre ses talents au service des nouvelles bases de données policières. « Il s’agit de fichiers de renseignements sur des personnes qui n’ont pas encore commis d’acte répréhensible, mais sont susceptibles de le faire », a expliqué Mad Bauer. A peine avais-je terminé de lui lire cette phrase hallucinée que la femme que j’aime s’exclamait : « Minority Report ! » Oui, c’est bien ça, en plein dedans même, qu’on y est. Ensuite, mon amoureuse se dégourdit légèrement le cortex en déclinant à pleins poumons différentes situations justifiant le fichage, exemple : j’entre dans le métro. Qui peut dire si je ne vais pas, dans un instant, frauder ? En un clic, l’affaire est réglé : en mai 1974, j’ai pris le bus à Pontoise sans avoir acheté de ticket, par ailleurs je suis syndicaliste et je reviens de Tizi Ouzou: embarquez-moi ça, vite !

  

     Moquez-vous, semble dire Bauer, rigolez, vous pouvez encore. N’empêche qu’on vous chie dans la bouche, on fait passer ce qu’on veut et le dimanche, encore ! Ça passera pas? Laissez-moi rire. Les Français sont des lâches, ils font tellement sous eux à propos de tout et de rien, de la crise, du chômage, du terrorisme de la main de ma sœur dans la culotte d’un cave qu’ils goberont tout, vous verrez. Bien sûr, que l’opinion est de notre côté ! « Personne ne comprendrait qu’on attende qu’un groupe extrémiste commette un attentat pour intervenir », dit Bauer. Et le pire est qu’il a raison. D’où l’urgente nécessité de ficher les mômes de 13 ans avant qu’ils ne dérobent une poignée de roudoudous.


                                                                                                Frédo Ladrisse.


(*) "LQR : la propagande du quotidien" Eric Hazan. Ed. La Fabrique 2006

     

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Published by Quand l'autruche eternue... - dans politique
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Boris Bordinero 30/10/2009 00:01


Bien d'accord, la déployade générale et alarmiste est des plus grotesques, de même que l'expression "ultra-gauche" : pour preuve, Plus Belle La Vie vient de reprendre le concept pour son scénar,
c'est dire comment ça fait trop peur.

Pour autant, il faudrait pas non plus oublier que les mecs qui ont fracassé des vitrines de banques, des abribus et des cabines téléphoniques sont d'authentiques abrutis. Ils donnent de l'eau au
moulin Besson/Hortefaya, font peur à tout le monde, provoquent le vote à droite et des ulcères à l'estomac. Et en plus, pensez bien : elles sont pas folles, les banques, elles sont assurées...

Au plaisir de continuer à te lire, l'Autruche !


Pangloss 28/10/2009 18:59


Bauer a le beau rôle en dénonçant une réalité (ben oui! les banlieues ne sont pas peuplées que de citoyens respectueux des lois) pour justifier la paranoïa anti-gauchiste.


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